A quel niveau est-il pertinent de juger du sens de la fonte pour des MLCC ?

Cette question présuppose de ne sacrifier aucune des  2 enjeux qui taraudent tout projet  de MLCC : celle du « faire sens » et celle du « faire nombre ».

Mais plus important encore, elle suppose de ne pas se réfugier dans une fade complémentarité entre ces deux enjeux : comme si l’on pouvait courir derrière 2 lièvres à la fois. Non, si l’on veut chasser 2 lièvres ce n’est ni « soit l’un, soit l’autre », ni « les 2 à la fois » mais « l’un après l’autre ». Auquel donner priorité ? Pour trancher, il suffit de se demander laquelle conditionne l’autre :

  • Le problème du « faire nombre » à tout prix, c’est qu’il ne peut guère éviter les solutions de facilité, les fameuses « facilitations » techniques. Et là le nœud coulant ne peut manquer de se resserrer : plus une MLC emprunte cette voie, plus elle ressemble à l’Euro et moins il y a de raisons de faire venir et surtout de conserver des utilisateurs. Plus l’acte d’achat est « facilité », plus il est « immédiat », moins il se fait en conscience, moins en réalité il ne s’accomplit par des gestes qui vont mobiliser du temps et surtout de la volonté explicite. Et dans ce cas, la seule prise de conscience qui demeure est celle d’une décision en amont, celle qui consiste à avoir choisi tel prestataire plutôt que tel autre. Mais dans ce cas-là, pourquoi ne pas réduire le projet MLC à l’édition et à la diffusion d’un simple annuaire de prestataires qui sont « fléchés » par leurs engagements écologiques et sociaux (faut-il encore qu’ils restent de tels critères d’admission).
  • Le problème du « faire sens », c’est que les conditions du « faire sens » soient vécues comme des « contraintes » (et non comme des obligations, c’est-à-dire des choix qui s’imposent à moi après délibération à la lueur de mes convictions). Et dans ce cas, le « faire sens » ne fera jamais nombre. L’expérimentation minoritaire des ML restera limitée à un périmètre restreint. Les prestataires resteront-ils si cela n’en vaut pas le coup économique ? Ces interrogations proviennent de la naissance paradoxale de toute monnaie complémentaire qui se veut à la fois la même (par l’équivalence du taux d’échange) et pas la même (par les valeurs non-économiques portées) que la monnaie officielle à laquelle elle est adossée. Ce paradoxe de départ devient à son tour un nœud coulant si ces conditions de départ ne sont jamais mises en perspective avec des conditions d’arrivée qui rompent avec elles : cette perspective, c’est celle que l’on appelle… une transition.

Il y a donc asymétrie entre ces 2 enjeux :

  • En donnant la priorité au « faire nombre », on sacrifie progressivement le « faire sens » et finalement c’est la confusion de plus en plus forte avec l’Euro qui aboutit à ne pas faire nombre du tout et à perdre sur les 2 enjeux.
  • Alors pour trancher, ne faudrait-il pas choisir la voie – même non garantie – qui permet un pari, celui du « faire sens » comme condition du « faire nombre » ?

Mais la solution la plus simple n’est-elle pas que les 2 voies soient explorées : chacune au sein d’un réseau qui assume ses choix, sans confusion.

Voilà pourquoi, historiquement, le réseau des MLCC a choisi de faire de la fonte une des conditions de l’adhésion.

Faut-il alors ne pas se leurrer sur le sens de la fonte !

1. Pour aller au plus vite, il faut peut-être arrêter de jouer à la grenouille qui veut se prendre pour un bœuf.

Les monnaies locales ne sont pas les leviers qui vont renverser le capitalisme et encore moins la domination que l’économie exerce sur la société. Ce sont des expérimentations minoritaires : ce sont plus des étoiles pour se repérer dans la nuit que de futurs foyers qui mettront le feu au système.

2. Ensuite, il faut bien voir que l’échelle à laquelle la fonte a été imaginée historiquement par Silvio Gesell n’est pas du tout de l’ordre du local, du bassin de vie, ni même de la biorégion.

Cela a une conséquence très importante qui relativise toute considération critique sur l’enjeu de la thésaurisation et de l’épargne qui serait porté par une monnaie locale : qui a jamais eu l’idée, en vrai, dans la pratique, de thésauriser, d’épargner ou même de spéculer avec de la monnaie locale ?

Les « références » juxtaposées par Gérard Straumann dans son texte ne sont que des extraits de discussions qui n’ont même pas lieu entre économistes mais entre théoriciens de l’économie.

Bref, ces considérations très générales et détachées de toute réalité, c’est une chose, mais la pratique et les enseignements que l’on peut tirer de la pratique de la fonte c’est autre chose.

3. Commençons alors par ne pas se tromper sur la définition même de la fonte ; en tout cas, de la fonte pratiquée par le Chiemgauer par exemple.

Il est compréhensible mais approximatif de définir la fonte comme une « perte de valeur » : la fonte est plutôt une perte de validité. La valeur nominale du coupon ne change pas, elle ne diminue pas. Quand le coupon est revalidé, la valeur est conservée.

4. Il faut donc abandonner les polémiques théoriques entre thésaurisation, spéculation ; surtout quand elles aboutissent à une conclusion aussi incongrue que celle qui voit dans l’euro une monnaie fondante parce que les taux d’intérêts à un moment sont négatifs.

Mais alors dans la pratique, de quoi la fonte est-elle le levier ?

Finalement, comme toute pratique, le sens pratique de la fonte ne peut se discuter qu’à partir de sa mise en pratique. C’est là la faiblesse pratique de toute critique abstraite de la fonte pour justifier a priori de son refus.

C’est en marchant que Diogène prouvait le mouvement.

Dans la pratique, personne ne capitalise une monnaie locale.

Dans la pratique, personne ne spécule sur une monnaie locale (en autres raisons, parce que, à la différence des monnaies dites libres mais en réalité spéculatives comme les monnaies de type bitcoin, les monnaies locales ne sont pas « libres » mais tout au contraire liées par des conventions, ou des règlements d’usage).

Dans la pratique, un utilisateur de monnaie locale essaie d’estimer le montant disons mensuel dont il va avoir besoin et il convertit mensuellement la somme équivalente.

La fonte en réalité ne s’exerce quasiment jamais car elle sert comme un panneau indicateur de limitation de vitesse. Il ne devrait venir à l’esprit de personne de justifier la suppression de tels panneaux indicatifs au prétexte qu’ils sont respectés par les gens conscients des bienfaits des limitations de vitesse et qu’ils sont ignorés par les chauffards.

La fonte, dans la pratique, n’est donc pas vraiment un accélérateur de consommation, mais tout au contraire un régulateur de la consommation. Elle incite son utilisateur à anticiper ses achats : c’est donc aussi un désincitateur au fameux « achat compulsif » ou impulsif (« coup de cœur ») qui ne sont que les masques sexys d’un devoir d’achat.

De ce dernier point de vue, elle est donc parfaitement décroissante-compatible.

Maintenant, dans la pratique, l’administration de la fonte est consommatrice de manipulations. D’où l’idée de la fonte glissante mais la contrepartie c’est une machinerie informatique importante.

A cette difficulté, on peut constater que l’imposition de la fonte n’a jamais entravé la réussite du Chiemgauer.

La question de la fonte, plutôt que de subir un oukase venu des contrées de l’abstraction s’inscrit donc bien dans une démarche constructive qui part de la complémentarité des MLCC ; la question de la perspective est alors à discuter…

A la lumière de cette perspective, la discussion sur la fonte devra s’appuyer sur les pratiques réelles de la fonte, telle qu’elle est aujourd’hui en vigueur dans le réseau des MLCC®. A suivre, donc…

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