Discussions pour un projet de monnaie intra-coopérative

Nous – Celina Whitaker (Collectif Richesses / FAIR) et Michel Lepesant (http://decroissances.blog.lemonde.fr/), qui sommes actifs dans la vie du réseau des MLCC – avons participé les jeudi 20 et vendredi 21 octobre 2016 à l’Université éphémère organisée conjointement par Coopaname et La Manufacture Coopérative sur le thème des Monnaies inter-coopératives.

A- Voici quelles étaient les intentions affichées parfaitement clairement dès le départ, telles que formulées par Joseph Sangiorgio (Coopaname), qui a été avec Jean-Luc Chautagnat (ManuCoop), l’un des deux animateurs de cette Université éphémère :

« Nos réflexions nous mènent depuis longtemps à l’idée qu’il faut expérimenter une monnaie professionnelle, d’où un premier rapprochement avec Symba qui était intéressée par la communauté cooopanamienne qui compte quelques 800 personnes et qui enregistre des transactions d’échange de biens et de services internes entre coopérateurs à hauteur de 250 K€, d’une part, et des opérations de financement des activités mutualisées à hauteur de 600 k€, d’autre part. Bien entendu, toutes ces opérations sont à crédit mutuel et sont comptablement enregistrées en euros. Dans notre expérimentation, nous envisageons aussi d’étudier l’impact du versement d’une partie des salaires en monnaie autre, et en particulier sur l’amélioration de la qualité de vie sans pour autant participer à la casse de notre système de protection sociale et corrélativement à pression à la baisse de son financement. Pour information, Oxalis compte environ 250 personnes, Grands Ensemble 450 et SmartFr, 7000, Coopaname et ses coopératives sœurs (Vecteur Activités à Grenoble, Scop276 à Rouen, ESSCOOP et La Forge en Ile-de-France), environ 900.

Dans le groupement Bigre, Coopaname est moteur sur la question des monnaies, au moins, sur la volonté de démarrer l’expérimentation.

Devant la complexité, nous avons décidé de scinder l’expérimentation en deux.

  • Une première expérimentation sera juridiquement portée par notre comité d’entreprise et porte sur l’échange non marchand et non lié à l’activité professionnelle de ceux qui échangent. Cette expérimentation des échanges interpersonnels n’implique pas la présence d’une monnaie. Nous sommes donc en train d’implanter une plateforme Hamlet (plateforme d’échange des SEL) hébergée chez CommunityForge. Dans un premier temps, il s’agira d’échanger des services à haute valeur symbolique, l’hébergement : soit appartements ou maisons temporairement inoccupées, soit «chambre d’hôtes », puis de l’étendre progressivement à d’autres biens et services.
  • La seconde est plus complexe car il s’agit de la mise en place de la monnaie professionnelle (B to B dans un premier temps, puis B to B to C). C’est là qu’intervient l’Université éphémère de la Manucoop. Nous pensons, fidèles à notre attachement aux valeurs de l’éducation populaire, et aux principes de la recherche-action, qu’il convient de réunir des chercheurs et des acteurs pour avancer ensemble pour que le projet reste un projet politique citoyen et démocratique de réinterrogation du travail et de la création de richesse collective. Il va de soi que cette recherche-action et ses résultats sont open source. Si cette expérimentation voit le jour, et elle le doit, nous aurons dès le départ une taille critique qui nous mettra sous le feu des projecteurs. Les enjeux risquent donc d’être forts. »

B- Quel bilan provisoire, essentiellement sous l’angle des MLCC ?

A l’issue de ces deux journées riches en rencontres et en discussions, formelles comme informelles, nous pouvons retenir trois enseignements principaux.

1- Les discussions ont quasiment d’emblée restreint le champ du « faisable dans un premier temps » à une monnaie intra-coopérative (explicitement : entre membres de Coopaname qui sont nombreux sur un territoire délimité). La référence dans ce cas pointe évidement vers l’expérience B to B du WIR, avec ses trois avantages immédiats :

  • L’endogénéïsation des échanges : la mise en circuit capte les échanges.
  • Une facilitation de trésorerie : par un système de troc mutualisé.
  • L’effet de label, un signe de reconnaissance associée à des « valeurs ».

2- Mais, l’expérience du WIR n’est pas une expérience à horizon politique alors qu’une monnaie intra-coopérative « c’est politique », et pour cela on pourrait envisager deux « cliquets » supplémentaires :

  • Une rémunération en monnaie intra-coopérative pour les activités « administratives » de service public internes à la Coopérative.
  • Un revenu socialisé garanti pour les coopérateurs dont les revenus seraient sous un plancher à définir.
  • Ce qui est en perspective ici, c’est bien le fameux « changement de paradigme » : non seulement une rupture avec le capitalisme (Antonella Corsani) mais aussi la prise en compte des limites (tant comme plancher que comme plafond), en particulier des limites écologiques.

Au sein de notre réseau de MLCC, ces deux prolongements devraient faire écho d’une part vers un « revenu inconditionnel » (1)Michel Lepesant, “ Considérer ensemble revenu inconditionnel et monnaie locale ”, Mouvements 1/2013 (n° 73), p. 54-59., d’autre part vers une complémentarité avec les projets d’accorderie (avec la perspective d’étendre la « rémunération » du « bénévolat »).

3- Une distinction essentielle a lentement mais sûrement émergée, grâce en particulier aux apports théoriques de Davide Gallo Lassere, post-doctorant et actuellement chercheur rattaché au laboratoire Sophiapol de l’Université Paris Ouest Nanterre la Défense, c’est la distinction qu’il faut faire entre monnaie sans limite et monnaie avec limites.

  • Les MLCC sont très clairement des monnaies avec limites : car nous ne voulons pas qu’elles circulent n’importe où, n’importe comment, pour n’importe quoi, entre n’importe qui.
  • L’€uro est le type même d’une monnaie sans limite, d’une monnaie « à tous usages » (all purpose money).

D’où l’idée de reformuler par une autre distinction, celle entre « monnaie-outil » et « monnaie-lien ». Réduire la monnaie à un « outil » – en général « neutre » (2)http://decroissances.blog.lemonde.fr/2015/12/05/la-question-de-la-technique-et-les-mlc/, avec pour seul objectif la « facilitation » des échanges – ce n’est pas la même chose que justifier l’usage d’une monnaie par sa fonction de « lien » entre des humains (avant d’être des consommateurs ou des producteurs).

Deux remarques :

  • S’il faut distinguer entre « monnaie-outil » et « monnaie-lien », ce n’est pas pour les « opposer » mais c’est pour s’apercevoir que la « monnaie-outil » n’est qu’une variante, particulièrement appauvrie humainement, de ce qu’est fondamentalement une monnaie : une « monnaie du lien » (Jean-Michel Servet (3)http://monnaie-locale-complementaire-citoyenne.net/servet-villeneuve/). Pour le dire encore plus nettement, et en reprenant la distinction entre « monnaie » et « argent » : l’argent n’est que la réduction de la monnaie par sa marchandisation, de la même façon que le capitalisme et le productivisme ont « englué » la société dans l’économie (de marché).
  • Mais il y a « lien » et « lien ». C’est pourquoi les discussions ont abouti à opposer à « dépendance », non pas « indépendance », mais « interdépendance ». Une monnaie intra-coopérative serait une « monnaie d’interdépendance » : c’est là que la parenté avec nos MLCC est la plus forte.

Mais cette parenté est un simple parallèle. Car pour le moment, les domaines d’exercice d’une telle monnaie intra-coopérative et de nos MLCC ne peuvent pas avoir d’intersection (Finalement, les deux dernières remarques tracent assez bien des démarcations avec le projet du Coopek et ceux des « monnaies libres »).

Notes et Références   [ + ]

1. Michel Lepesant, “ Considérer ensemble revenu inconditionnel et monnaie locale ”, Mouvements 1/2013 (n° 73), p. 54-59.
2. http://decroissances.blog.lemonde.fr/2015/12/05/la-question-de-la-technique-et-les-mlc/
3. http://monnaie-locale-complementaire-citoyenne.net/servet-villeneuve/

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *