Ph. Derudder répond à Eric Larpin

Monnaies complémentaires

Ph derudder répond aux questions de Éric LARPIN

( Alternatives économiques)

Est-ce que vous caractérisez différents modèles de monnaies sociales ? Avec des objectifs divers : fluidifier les échanges, mettre en visibilité certains commerces et services, favoriser la production de proximité.

Oui, les monnaies complémentaires répondent à des caractéristiques. Il ne faut pas oublier qu’une monnaie, quelle qu’elle soit, n’est qu’un moyen au service d’une fin.

Les premières expériences de monnaies complémentaires à notre époque (car elles étaient courantes au moyen-âge) se situent au cœur de la « grande crise » de 29. À cette époque, ceux qui avaient de l’argent avaient une forte tendance à le thésauriser pour pouvoir faire face au cas où… Le ralentissement de la circulation de la monnaie aggravait la crise. Il aurait fallu au contraire que les gens dépensent pour relancer la demande, donc aussi la production, l’emploi, le pouvoir d’achat… C’est dans ce contexte que les premières monnaies complémentaires on trouvé leur place et leur justification ; compenser le manque d’argent, redynamiser l’économie locale en sommeil en incitant les gens à dépenser. Les expériences de Schwanenkirchen en Baviére, Wörgl en Autriche, plus tard Ligniéres en Berry, Marrans, en France se situent dans ce cadre ((L’histoire de ces expériences pionnières, et d’autres, sont contées en deuxième partie du livre « Rendre la création monétaire à la société civile – Ph Derudder – Ed Yves Michel)).

C’est aussi à cette époque que va naître en Suisse le réseau WIR avec cette même finalité. Les entreprises existaient, l’outil de production était opérationnel, mais tout se trouvait paralysé, par manque d’argent. Ainsi est née, au sein d’une poignée d’entrepreneurs, l’idée d’échanger leur production avec une monnaie complémentaire.

Plus tard dans les années 60/70 les monnaies complémentaires vont répondre à un autre besoin. Nous sommes à une époque de remise en cause des valeurs traditionnelles sur lesquelles reposaient la société. Les expériences s’imprègnent alors d’un désir de redéfinir des valeurs sociales plus éthiques fondées sur un dénominateur commun, le temps, plutôt que sur la valorisation de l’élitisme. Naissent alors, essentiellement en Amérique, des systèmes d’échange de savoir et des réseaux de baby-sitting, mesurés en heures ou en points. La « sacralisation » de la monnaie temps va s’incarner dans la ville de Vancouver, sous l’impulsion de David Weston qui crée le « Community exchange ». Dans le même esprit et s’inspirant de cette expérience Michael Linton lance sur l’île de Vancouver le LETS (Local exchange Tranding System) reposant sur l’utilisation du « Green dollar », avec l’espoir que cette expérience se multiplie à l’infini. La question récurrente au sein de ces expériences tourne autour de la question de savoir quelle est la juste rémunération ? Les LETS ne vont pas connaître le succès qu’en espérait son fondateur; il vont toutefois gagner l’Australie et la Grande Bretagne et donner naissance en France aux SELs (Systéme d’échanges locaux)

À partir de ces deux grandes tendances, la première à finalité plus économique et la deuxième à finalité plus sociale, vont se développer toutes sortes d’expériences dont les caractéristiques dépendent essentiellement du projet socio-économique sous-jacent. Notons les principales caractéristiques :

  • Les monnaies temps : toujours existantes sur le principe que nous venons de voir
  • Les monnaies affectées : comme les chêques-déjeuner en France destinées à l’alimentation, ou le furéaï kippu au Japon dédié aux services et soins aux personnes âgées. Ces monnaies mono orientées visent un objectif précis sans pouvoir être utilisées à autre chose.
  • Les monnaies locales ou régionales sécurisées, fondantes ou non : elles sont appuyées sur la monnaie nationale pour garantir aux professionnels la possibilité de remboursement en monnaie nationale si nécessaire. C’est ce type de monnaie qui se développe le plus actuellement. Face au phénomène de désertification économique auxquels sont confrontées de nombreuses villes ou régions, ce type de monnaie répond au besoin de relocalisation de l’économie et à celui de retisser du lien entre les habitants de la région concernée. Sur cette trame se superpose le plus souvent une volonté éthique et écologique. La caractéristique de « fonte de la monnaie » est introduite si l’on veut dynamiser la circulation de la monnaie. Cela consiste à faire perdre à la monnaie, périodiquement un certain pourcentage de sa valeur, ce qui décourage la thésaurisation.
  • Les monnaies locales ou régionales non sécurisées, fondantes ou non : très proches de la précédente, elles s’adressent à des réseaux déjà constitués, ou sont le résultat d’un choix d’un réseau qui a abandonné au fil du temps et à mesure qu’il s’étendait son lien avec la monnaie nationale. L’avantage de ce type de monnaie est qu’il offre plus de possibilités dans la mesure ou elle peut être « créée » à partir de ce que le réseau souhaite financer, sans la contrainte d’avoir l’équivalent en monnaie nationale; le danger est que certains acteurs se retrouvent avec une quantité de monnaie complémentaire qu’ils ne peuvent utiliser par manque d’offre dans le réseau

Quelle est l’efficacité des différents grands types de monnaies sociales au regard de ces objectifs? Y a-t-il des conditions de réussite à ces expérimentations ?

La réussite des expériences dépend plus du niveau d’engagement et du niveau de conscience des acteurs que de la monnaie elle-même, car elle ne peut que refléter les intentions des initiateurs et des utilisateurs. Si l’on entre dans un réseau en « consommateur », mû par l’intérêt personnel, parce que le système améliore notre niveau de sécurité, où parce que l’on a des conditions d’achat plus avantageuses, etc… Il est fort à parier que le système dérivera. L’exemple du « credito » lors de la crise financière argentine en 2001 en offre un bon exemple, selon moi. Voilà une monnaie complémentaire qui a offert du jour au lendemain une planche de salut à des millions d’argentins. Privés de monnaie nationale il ont trouvé dans le « credito » le moyen de faire face à l’essentiel dans les clubs de « trueque » (troc) ou chacun pouvait proposer des biens et des services contre des « creditos » donnant accès à ce dont lui-même avait besoin. La porte était ouverte pour s’engager nationalement dans une nouvelle voie fondée sur le succès de cette expérience. Malheureusement, développée dans l’urgence, elle a représenté pour la plupart une simple bouée de sauvetage, ne donnant pas lieu à une réflexion plus profonde qui aurait pu faire globalement évoluer les choses.

Partout où il y a succès, il y a un noyau fondateur enthousiaste et engagé; partout il y a clarification de l’objectif socio-économique visé à partir duquel le système monétaire local peut être défini pour servir au mieux cet objectif; l’efficacité de la monnaie dépend effectivement de cela.

Par exemple, la question de la « fonte » de la monnaie revient souvent et ne manque pas de susciter des points de vue opposés lorsque l’objectif inclue une finalité de protection de l’environnement. Faut-il encourager la circulation de la monnaie, donc plus de dépenses alors que par ailleurs on sait qu’il faudrait réduire notre empreinte écologique ? Est-ce cohérent ? Il ne m’appartient pas de répondre à cette question, je veux juste donner un exemple du genre de question qui se pose et dont le choix final caractérisera le système mis en place.

Il en va de même pour un SEL. Si le « grain de SEL » devait être appuyé sur la monnaie nationale, cette expérience n’aurait plus de sens par rapport à sa vocation de créer du lien en premier, de la solidarité et de l’entraide à l’égard de ceux qui, en particulier, n’ont que très peu de monnaie nationale. Non que l’adossement à la monnaie nationale interdise cela, mais il n’apporterait rien si ce ne sont des contraintes inutiles au regard de ce qui est poursuivi.

En revanche, dés que l’expérience inclue des commerçants, artisans, paysans, etc, il se pose deux questions essentielles; comment régler les frais de l’entreprise qui ne sont pas payables en monnaie locale ? Comment rester dans la légalité fiscale ? Adosser la monnaie locale à la monnaie nationale permet d’offrir aux acteurs la promesse de pouvoir convertir la monnaie locale en monnaie nationale si nécessaire, quant à la légalité, comptabiliser les transactions réalisées en monnaie complémentaire devient une exigence dont le système doit tenir compte.

Autre exemple encore: Quelle forme faut-il donner à la monnaie? Est-ce une simple monnaie scripturale dont les mouvements s’enregistrent sur des carnets d’échanges tenus par les acteurs eu-mêmes? Les comptes doivent-ils être enregistrés sur une comptabilité centralisée? Est-il préférable d’imprimer des billets ? Faut-il informatiser les offres et les demandes ainsi que la tenue des comptes ? Introduit-on l’usage d’une carte à puce ? Autant de questions qui ne trouvent de réponse qu’en fonction de la vocation du projet.

Quelles sont les personnes qui sont ciblées par ces monnaies ?

Le public concerné dépend de l’objectif visé.

Dans les SELs ((http://www.selidaire.org – Liste des SELs en France et autres informations sur le mouvement)), ce sont des personnes individuelles qui se rassemblent pour rompre avec l’isolement qu’induit le mode de vie de nos sociétés consuméristes, pour recréer de la convivialité et de l’entraide autour de l’échange qui va bien au delà de la simple transcation marchande.

Les réseaux « barter » comme le WIR ((http://www.wir.ch/index.cfm?BFE9B56635A311D6B9940001020761E5 – Site de la banque WIR)) en Suisse ou le RES ((http://www.res.be/ – site général de présentation du RES)) en Belgique, ne regroupaient à l’origine que des petites et moyennes entreprises, car leur but premier est de permettre leur pérennité (voire leur développement) dans le tissu économique de nos sociétés de plus en plus dépendantes des groupes mondialisés. Le succès de ces expériences (60.000 entreprises en Suisse et plus de 5000 en Belgique) les conduit toutefois à ne pas rester confinées aux seuls échanges entre les entreprises adhérentes mais d’inclure leur clientèle.

Le mouvement des monnaies locales complémentaires s’adressent aux habitants des lieux concernés, ainsi qu’aux entreprises et collectivités locales, car leur vocation première est le plus souvent de relocaliser et redynamiser l’économie de proximité. Les ambitions éthiques portées et affichées dans les groupes peuvent parfois conduire à un ciblage plus fin des participants.

À noter l’expérience du SOL ((http://www.sol-reseau.org/ – site du réseau SOL)) en France, actuellement en re définition après une première étape qui n’a pas permis d’atteindre les objectifs visés dans le temps qui lui était imparti. L’ambition générale est de valoriser la richesse qui ne bénéficie pas des feux de la rampe parce que trop discrète ou ne comptant pas dans les indicateurs de production de richesse comme le PIB. Elle se décline sur trois volet: un vise à sensibiliser et fidéliser une clientèle dans le monde de l’économie sociale et solidaire. Ce volet s’adresse donc aux entreprises relevant de ce secteur et aux citoyens. Un deuxième volet souhaite mettre en lumière l’immense richesse créée par le bénévolat; il s’adresse plus spécifiquement au monde associatif. Le troisième cherche a dynamiser l’action sociale des collectivités locales à destination des publics fragilisés; il s’adresse donc à ce public et aux municipalités. Ce dernier volet semble être laissé en réserve dans la nouvelle définition.

Ces quelques exemples montrent que la société entière est concernée mais que, selon l’objectif, tel ou tel public est plus spécifiquement visé.

Comment ces monnaies arrivent-elles à donner une autre signification à l’argent ? Par la pratique d’échange ? Par les explications qui sont données en plus ?

Il n’est pas anodin de constater que les préoccupations qui occupent les débats tournent toujours autour de l’emploi, de la croissance, des services publics, des échanges internationaux, des marchés financiers, mais pas de l’argent. Oh! Certes, l’argent est partout; c’est le prix des choses qui est utilisé en premier pour attirer l’attention du consommateurs. On vit dans la culture du « plus vous achetez moins cher, plus vous faites des économies! » Mais se pose-t-on une autre question au sujet de l’argent que de savoir comment en gagner plus ? Que sait-on de sa nature, de son origine, de sa gouvernance, de ce qu’il représente, de comment il fonctionne vraiment ? En général rien. Ce que l’on sait le plus souvent c’est qu’on en manque, que de nombreux projets, pourtant revêtant une utilité certaine, n’aboutissent pas faute de trouver les ressources financières qu’il faudrait. De l’autre côté, on découvre aussi que des sommes considérables irriguent des domaines dont les conséquences sociales et environnementales sont plus que discutables tout en garantissant des revenus insolents à certains de leurs dirigeants. La crise financière que nous vivons a révélé l’aspect nuisible et destructeur du secteur bancaire, alors qu’il continue à bénéficier de toutes les faveurs et qu’il continue de distribuer à ses dirigeants et traders des revenus astronomiques inversement proportionnels à leur réelle utilité sociale. Le spectacle choquant de ce qui se passe dans le monde de l’argent pousse aujourd’hui bon nombre de citoyens à se poser des questions qu’ils ne se posaient pas voilà encore peu de temps. Les expériences de monnaies complémentaires représentent un lieu privilégié pour s’informer, comprendre, évoluer.

Comme je l’ai souligné plus haut, on ne peut se lancer dans ce genre d’expérience sans être obligé de repenser l’argent. Car il ne s’agit pas de jouer à la marchande en miniature. Il s’agit de concevoir un système monétaire au service d’une cause choisie par les acteurs. Au fur et à mesure que se construit le projet, les participants sont amenés à se poser toutes sortes de questions qui leur font découvrir cet instrument symbolique sous des angles qu’ils ne soupçonnaient pas avant. Cela se passe dans la période de conception du système de monnaie locale qui s’étend sur plusieurs mois, souvent plus d’un an. De nombreuses réunions éclairées par des lectures, des films, des intervenants extérieurs, nourrissent les débats et permettent peu à peu, par une meilleure compréhension des choses, de voir comment la monnaie peut être mise au service le l’objectif socio-économique global du groupe. Ensuite, la phase d’expérimentation favorise l’intégration de ce qui a été compris et conduit à se frotter à certaines limites psychologiques ou techniques. « C’est en forgeant qu’on devient forgeron » dit-on. Il est certain qu’entre ce qui est imaginé sur le papier et ce qui est vécu ensuite, s’intercale l’être humain avec ses croyances, ses peurs, ses blessures, de sorte que le meilleur système en théorie ne manque pas de se heurter à des surprises, parfois difficiles à gérer. Il n’empêche que l’intérêt pédagogique de ces expériences est considérable et offre aux citoyens une réelle opportunité de se réapproprier un pouvoir essentiel indispensable à l’expression de la démocratie, indispensable pour réaliser que la monnaie n’a aucun pouvoir en soi, mais ne peut que permettre la réalisation de ce que l’on veut vraiment. Margaret Thatcher affirmait: « There is no alternative!» (il n’y a pas d’alternative); elle avait tort. En participant à une expérience de monnaie complémentaire on s’offre la possibilité de se libérer de nos prisons mentales et on sait qu’un autre monde est possible.

A quel projet politique sont-elles connectées ?

Nous parlons là d’un projet politique au sens noble et général du terme; pas en tant que projet de politique politicienne. Ce mouvement des monnaies complémentaires est l’incarnation de la conscience citoyenne émergente, annonciatrice de la réappropriation de leur destin par les peuples. Il suffit d’observer la désaffection grandissante de la population lorsqu’elle est appelée aux urnes dans nos démocraties pour se rendre compte de sa méfiance à l’égard de la classe politique en général. Les affaires, les scandales, les promesses électorales si rarement tenues mais, peut-être plus encore que tout cela la soumission de plus en plus visible des dirigeants politiques aux intérêts d’une poignée d’hyper nantis au détriment du bien commun interpelle les esprits et incite le citoyen a se redresser dans sa dignité par trop bafouée. Après la Tunisie, en Afrique, comme une trainée de poudre, les peuples n’hésitent pas à risquer leur vie pour renverser les dictatures qui les opprimaient. Dans nos démocraties, qui malheureusement n’en portent plus que le nom et ne sont devenues qu’un moyen pour légitimer les oligarques en place, la transformation se fait d’une façon moins violente mais les mouvements populaires s’affirment. Ce sont par les alternatives socio-économiques que les choses évoluent. Cela peut sembler très anecdotique au regard de la puissance du système dominant, mais je crois qu’il ne faut pas s’y tromper. Le système est un moribond sous respirateur artificiel. Rares sont ceux qui ne disent pas, au moins en privé, qu’on va dans le mur. Mais il y a encore trop d’intérêts dominants qui ne veulent pas lâcher prise, trop de peurs aussi, attachées à l’inconnu d’un avenir imprécis, qui paralysent la pensée et l’action. La monnaie est un outil hautement symbolique, catalyseur de nos désirs et de nos peurs. En voulant la « ré-inventer », c’est l’être humain qui manifeste ainsi son désir de reconsidérer la richesse, ses valeurs, son lien avec la vie. Alors oui, le mouvement des monnaies complémentaires est un projet politique majeur, sans parti, sans étiquette, sans frontières, où des groupes de personnes « ordinaires » tentent de redonner du sens à une vie qui l’a perdu, dans l’espoir de contribuer à la réalisation, enfin, d’un monde d’équité, de suffisance et de bien-être pour tous.

2 commentaires sur “Ph. Derudder répond à Eric Larpin”

  1. Je trouve que cet article manque de pertinence ou de recul au niveau du SOL.

    Cette expérimentation à bénéficié d’un soutien européen Equal.

    Cela se traduit par une subvention de plusieurs centaines de milliers d’euros. Voir un ou deux millions d’euros.

    Je ne connais pas précisément le budget qu’à reçu le SOL (manque flagrant de transparence de cette structure) mais avoir fait si peu avec autant d’argent, pose quelques questions sur l’utilisation de ce budget et sur la compétence et les intentions des meneurs du projet.

    A ce stade, on est plus dans la monnaie flottante, mais dans la monnaie volatile.

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