Est-il permis d’espérer que la crise actuelle donne un second souffle aux monnaies locales ?

Les monnaies locales (ML) peuvent-elles jouer un rôle dans la période d’incertitude qui s’ouvre et qui pourrait être une période de reconfiguration ? En France en tout cas, la plupart des monnaies locales se revendiquent déjà d’une intention écologique ; elles sont donc d’emblée des exemples de « monnaie verte ». L’économiste Jean-Michel Servet – que le réseau des Monnaies locales complémentaires et citoyennes (MLCC) connaît bien – propose même d’étendre l’usage des monnaies locales complémentaires (MLC) pour « accroître le volume de liquidités afin de financer des besoins pressants » (1)Solène Morvan-Roux et Jean-Michel Servet, dans l’édition numérique du 8 mai 2020 du journal Le Monde..

La crise du confinement et du déconfinement pourrait-elle donc être l’occasion d’un second souffle pour les MLC ? Car, ainsi que le constatent Jérôme Blanc, Marie Fare et Oriane Lafuente-Sampietro, dans l’enquête 2019-2020 sur les ML qui vient d’être publiée, « on peut raisonnablement supposer que l’extension rapide du nombre de ML constatée durant la décennie 2010 ne se poursuivra pas dans les quelques années qui viennent » (2)Blanc Jérôme, Fare Marie, Lafuente-Sampietro Oriane (2020), Les monnaies locales en France : un bilan de l’enquête nationale 2019-20 [Rapport], Lyon, Triangle – UMR 5206, Université Lumière Lyon 2, Sciences Po Lyon, 56 p. https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-02535862, 25 avril 2020.. Mais c’était avant.

Si la crise peut changer la donne, comment faire ? Dans le domaine  particulier des MLC, se joue ce qui en ce moment se joue partout : comment le monde d’après peut-il ne pas répéter le monde d’avant puisque c’est celui qui a amené la crise ? Avec quand même la singularité que l’argent, qui est l’objet des MLC, n’est pas à la périphérie mais au cœur de tout le système économique actuel, et particulièrement de la dernière génération, financière, du capitalisme.

Ces questions ont toujours été au centre des projets de MLC : a/ comment remettre « à sa place » une économie aujourd’hui hégémonique ? Et b/ vers quoi d’autre rediriger la place qui serait ainsi reconquise si ce n’est vers une maîtrise citoyenne de la monnaie ?

La revue Socialter a publié l’an dernier un article proposant 10 leviers pour « développer les MLC à grande échelle » (3)http://www.socialter.fr/fr/module/99999672/786/monnaies_locales__10_leviers_pour_les_dvelopper__grande_chelle ; cet article peut-il aider aujourd’hui à répondre à ces interrogations ? Malheureusement non et pour plusieurs raisons. La première est une erreur de diagnostic : pour Samuel Sauvage, l’auteur de l’article, la principale difficulté est le manque de prestataires. C’est faux car quiconque a pratiqué un projet de MLC sait que l’intérêt économique peut être un puissant facteur pour faire rapidement adhérer des prestataires, par ailleurs déjà souvent convaincus aussi de l’urgence de « citoyenniser » ou « écologiser » la monnaie. Et c’est ce que constate Jérôme Blanc dans le rapport publié : il y a « une plus grande difficulté à attirer ou conserver des particuliers que des prestataires » (page 31).

Cette erreur de diagnostic se prolonge dans le remède : c’est pourquoi Samuel Sauvage, pour « compter sur un tissu conséquent d’entreprises », ne propose que des « ingrédients » la plupart orientés d’abord vers les prestataires : pas de fonte, une gouvernance « dépolitisée », collaboration avec les collectivités, stratégie de « communication », bonus, support numérique. Le problème c’est que tous ces leviers réduisent à néant toute différence avec l’Euro dont les MLC prétendent d’abord se différencier. Car à quoi bon faire circuler une MLC si la seule différence réside dans un circuit de prestataires qu’il aurait suffi de repérer à l’aide d’un simple « annuaire » promotionnel ?

La troisième raison tient à la méthode : le dogmatisme d’une recette aux 10 ingrédients. L’auteur ne semble pas avoir envisagé que, pour chacun des ingrédients proposés, il y avait une… alternative, moins prisonnière de l’économie, plus citoyenne, plus critique du monde tel qu’il s’impose. Il ne semble pas avoir pris au sérieux l’engagement de citoyens en faveur de MLC qui connaîtraient la fonte, qui n’accepteraient de la part des collectivités qu’un soutien soumis à des conditions citoyennes, qui à l’époque de la dématérialisation généralisée des relations sociales resteraient fort critiques vis-à-vis de la numérisation, qui à l’ère de la com’ resteraient réticents au monde du spectacle, qui assumeraient un engagement politique au meilleur sens de « citoyen ». Et, voilà l’essentiel, au lieu de proposer un catalogue de recettes qui penchaient toutes du même côté, il aurait fallu proposer un catalogue de discussions, avec à chaque fois deux options opposées, même extrêmement. Et dans ce catalogue, chaque projet de MLC aurait pu ajuster son menu, suivant les spécificités locales, suivant la motivation des « porteurs de projet », avec nuances…

Par deux fois, Samuel Sauvage met même en avant le « bonus » dont les consommateurs pourraient profiter à l’occasion de la « conversion » (des euros en MLC) : comme si l’intérêt était toujours et seulement un intérêt économique. Comme s’il ne pouvait pas y avoir un intérêt citoyen. Comme si les MLC ne devaient pas viser d’abord à se pratiquer comme des MLCC.

Reste alors à se demander d’où proviennent ces erreurs de diagnostic, de solutions et de méthode ? En faisant l’hypothèse que c’est la compréhension de leur source commune qui devrait aujourd’hui être la condition d’un second souffle tant souhaitable pour les MLC.

Le plus évident n’est-il pas un contresens sur la nature même de ce qu’est une monnaie ? En reconnaissant que ce contresens est non seulement beaucoup partagé mais qu’il est dominant. Mieux, il participe de la domination idéologique que le néolibéralisme et le capitalisme actuels exercent sur l’économie. Ce contresens vient d’être, encore une fois rappelé, par la récente et remarquable intervention publique de Michel Aglietta (4)https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/05/15/michel-aglietta-la-vraie-richesse-des-nations-est-leur-capital-public_6039727_3232.html. Oh, il ne s’agit pas d’un discours « révolutionnaire » puisqu’il s’agit juste de « réguler le capitalisme », mais ce serait déjà ça. Quand il doit justifier que, « à l’encontre du dogme véhiculé depuis quarante ans, la coopération entre la politique budgétaire et la politique monétaire doit être totale », Michel Aglietta doit relier dette publique soutenable et dépassement budgétaire, et pour cela il affirme si heureusement que « la vraie richesse des nations est leur capital public, c’est-à-dire le système des biens collectifs de la société qui légitime la dette sociale que chaque membre adulte de la société doit honorer par l’impôt sa vie durant ». Ce que Michel Aglietta écrit à la dimension d’une nation, qu’il serait intéressant d’essayer de la traduire à l’échelle  des « bassins de vie » des MLC. Cela pourrait donner : la vraie richesse d’une association porteuse d’une MLC n’est pas que son fonds de reconversion soit garanti, mais c’est qu’il rende possible tout un système de partage de dettes dont le circuit constitue précisément la vie sociale du bassin de vie. A une échelle encore plus réduite, celle d’une AMAP, cette mutualisation des dettes est précisément ce qui crée et magnifie le lien associatif : en cas de gel par exemple, les amapiens acceptent de se priver de panier tout en continuant à le payer ; cela crée une dette, qui ne sera jamais remboursée financièrement, mais qui humainement et socialement est féconde.

Là encore c’est par le refus d’un dogme (économiciste) qu’une ouverture (citoyenne) est possible. Et ce que les défenseurs des MLC doivent maintenant se demander c’est quelle est la (bonne) définition de la monnaie qui rend possible une telle alternative. Car si la monnaie est juste un « facilitateur des échanges économiques » alors elle aura beaucoup de mal à être un facteur des partages qui, eux, sont les véritables liens des sociétés. Lisons encore Michel Aglietta : « En ce sens, et contrairement à ce qu’affirment les économistes néoclassiques, la monnaie n’est pas un bien, mais un système de règles ; elle ne reflète pas une utilité, mais un lien social. » N’est-ce pas là un message d’éducation populaire, citoyenne, qui devrait être le but premier de tous les projets de MLC ?

Voilà pourquoi les MLC doivent assumer leur citoyenneté ; sans cacher en rien le poids de l’économie, mais le relativiser et le faire passer après le véritable enjeu du sens de la vie en commun.

Michel Lepesant

Notes et Références

1 Solène Morvan-Roux et Jean-Michel Servet, dans l’édition numérique du 8 mai 2020 du journal Le Monde.
2 Blanc Jérôme, Fare Marie, Lafuente-Sampietro Oriane (2020), Les monnaies locales en France : un bilan de l’enquête nationale 2019-20 [Rapport], Lyon, Triangle – UMR 5206, Université Lumière Lyon 2, Sciences Po Lyon, 56 p. https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-02535862, 25 avril 2020.
3 http://www.socialter.fr/fr/module/99999672/786/monnaies_locales__10_leviers_pour_les_dvelopper__grande_chelle
4 https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/05/15/michel-aglietta-la-vraie-richesse-des-nations-est-leur-capital-public_6039727_3232.html

1 commentaire sur “Est-il permis d’espérer que la crise actuelle donne un second souffle aux monnaies locales ?”

  1. Je n’ai toujours pas compris l’intérêt de ces MLC. Pour moi, le problème est dans la qualité du produit et service, mais pas dans la monnaie qui n’est qu’un outil d’échange,

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