CR réécrit de mon intervention lors des dernières rencontres des MLCC à Lignières. A lire comme un plaidoyer en faveur de la portée idéologique des MLCC, ou comme une réticence contre une certaine pression impolitique et pratico-pratique à céder aux sirènes du concret pour le concret. Ces injonctions à agir me semblent le plus souvent des sortes de stratagèmes pour dépolitiser beaucoup de projets qui se prétendent pourtant "alternatifs". Or il ne peut pas y avoir d'alternative sans une certaine capacité à assumer la controverse, les frottements. C'est ainsi que chacun peut constater que ce sont souvent les mêmes qui clament sans cesse au concret et qui refusent toute tournure un tant soit peu mordante lors des discussions. Le pire - et c'est l'idée défendue dans ce CR - c'est qu'en empêchant la controverse, on se prive de cette capacité de la discussion à pouvoir faire naître des théorisations et des conceptualisations à partir même des frottements.

Rien ne me semble pire dans beaucoup de nos projets d’alternatives concrètes que cette révérence accordée sans critique au culte du nouveau pour le nouveau ; on peut entendre par là cette terrible trappe à étouffer beaucoup de nos projets comme s’ils devaient à chaque fois recommencer à partir du dernier arrivé.

Ce piège de l’éternel recommencement se fait souvent au nom du « concret » ou du « pratico-pratique », mais un concret largement embrouillé d’abstrait.

Le pire semble que cet appel au concret repose sur un double contresens : le premier de s’abstraire à ce point du temps vécu qu’il pourrait y avoir discontinuité entre le futur et le passé, comme si la « brèche entre passé et futur » pouvait être reniée d’un seul « saut », celui d’une  rupture sans transition ; le second consiste à s’interdire de considérer la pratique comme le sol le plus fécond pour « produire des concepts »(1)Et c’est ainsi que même la philosophie comme « manière de vivre » (Pierre Hadot) peut être une « production de concepts » (Gilles Deleuze). – comme si les concepts ne pouvaient qu’être parachutés des cieux universitaires et/ou académiques. Mais la capacité à théoriser à partir de la pratique, que je défends, repose sur la reconnaissance accordée aux frottements : le concept comme résolution remontante des frottements. Or dans nos projets, la dictature irénique d’une bienveillance mal comprise semble la meilleure stratégie pour faire passer le moindre frottement sous le tapis du « nouveau » : il faut que « ça marche ».

Échanger de l’argent ou partager de la monnaie ?

Le projet romanais de la Mesure avait presque démarré par hasard. Nous étions un petit groupe à vouloir monter un forum citoyen romanais. Très vite, nous étions tombés d’accord sur le thème : « changer les échanges ». En plus du jeu sur les mots, nous apprécions de pouvoir aborder aussi bien le domaine des échanges économiques que celui des rapports de discussion, ainsi que les rapports sociaux.

Et comme nous ne voulions pas en rester à des « ateliers » et des « conférences », nous avions prévu de conclure les 3 jours de forum par le lancement de 2 chantiers. Le premier était celui d’un « budget participatif », chantier qui n’a jamais abouti. Le second était celui de la « monnaie locale ».

Qu’est-ce que nous connaissions des monnaies locales ? Pas grand-chose. Nous avions vu le film L’argent-dette, de Paul Grignon ; film qui franchement ne m’avait guère convaincu à cause du peu de goût que j’ai pour toutes ces explications par la révélation d’un secret. J’avais lu et relu un livre dirigé par Alain Testart, Aux origines de la monnaie (Editions Errance, 2001)(2)Pour un CR de lecture : https://decroissances.ouvaton.org/2010/04/06/la-monnaie-moyen-dechangemoyen-de-paiement/.. Je n’y avais pas compris grand-chose sinon qu’il y avait un récit standard sur l’origine de la monnaie, récit qu’il fallait remettre en question : ce récit est « la fable du troc ».

C’est un peu plus tard que j’ai compris que cette « fable du troc » n’est que l’une de ces nombreuses fables – dont la matrice est La fable des abeilles (1714) de Bernard Mandeville – qui avaient pour mission de fournir au libéralisme naissant des récits performatifs sur la naissance de ce que Polanyi appellera des « marchandises fictives » : la terre marchandisée en propriété, l’activité marchandisée en travail, la monnaie marchandisée en argent. C’est Adam Smith qui dès le début de La richesse des nations (1776) fera d’un goût inné pour les échanges le mobile psychologique et individuel de toute production.

C’est ce certain flou dans notre compréhension qui a fait qu’au début, même si nous nous méfions de ce qui pouvait relever de la fable du troc, nous avons lancé notre MLC sur les rails d’autres échanges. La première formulation qui a fait mouche dans notre collectif était : « La réappropriation citoyenne de la monnaie passe très exactement par un triple refus : du n’importe où, du n’importe qui, du n’importe quoi. Pour la Mesure, qui, où et quoi c’est au contraire très « important », cela importe ; cela « importe » du sens dans le mécanisme de la Mesure »(3)https://decroissances.ouvaton.org/2011/02/10/reussir-la-mesure/..

Il ne s’agissait là que de formuler clairement que le « sens » d’une MLC ne pouvait pas se retrouver dans ce que les économistes appellent une monnaie all purposes : ce qu’est l’Euro, qui est de l’argent, c’est-à-dire un simple outil facilitateur des échanges entre n’importe qui, n’importe où, pour n’importe quoi..

Il nous a fallu quelques années de difficultés à essayer de réduire le turn-over et à conserver les utilisateurs pour réaliser que ces difficultés révélaient ce qu’un des membres de notre collectif nommait un « hiatus ». Car la façon la plus simple de « faire nombre », c’est d’enlever toutes les contraintes et de tout faire pour « faciliter » les échanges. Or le premier effet des critères d’inclusion c’est de restreindre le domaine de circulation de la MLC. Autrement dit, aucune main invisible ne pouvait garantir une harmonie préétablie entre le « faire sens » et le faire nombre ».

Il fallait donc trancher : non pas sacrifier mais prioriser. C’est là qu’il a fallu mettre des mots sur l’objectif de réussite d’une MLC : d’où la distinction entre « échanger » et « partager ».

L’enjeu pratique de cette distinction c’est de cesser de se demander d’abord comment rapprocher la réussite d’un projet de MLC de ce que l’argent englobe sous le nom de « réussite ». Or pour décoloniser ainsi son imaginaire monétaire, pour « changer de paradigme » monétaire, il ne suffit pas de controverser et de critiquer – repérer les frottements, les définir et les discuter – il faut aussi disposer d’un sol et d’une perspective : pour se lancer, il faut un point d’appui pour le pied d’appel, et il faut une zone de réception.

Je défends l’idée que c’est en changeant de perspective – assumer le statut de « monnaie » plutôt que celui d’argent – qu’un projet de MLC pourra se rendre compte qu’une éventuelle « réussite » ne sera pas économique mais sociale, territoriale, locale, citoyenne.

Au sens le plus courant, un échange est une interaction entre deux parties, basée sur une règle d’équivalence. Du point de vue d’une des parties, échanger c’est donner un bien ou un service et recevoir « en échange » une contrepartie sous la forme d’un bien ou d’un service équivalent, et symétriquement. Dans le cas d’un échange de biens, l’échange se fait entre deux propriétaires.

Au sens le plus courant, dans un partage, l’interaction est asymétrique, entre un propriétaire qui partage et un non-propriétaire qui en bénéficie. J’ai un gâteau, je le divise et le partage avec celui qui n’a pas de gâteau. L’un donne sans contrepartie et l’autre reçoit sans obligation de rendre.

Mais si au lieu d’envisager la différence entre échanger et partager du point des individus, nous le faisions du point de vue du commun ? Et si nous refusions de légitimer la fable libérale(4)Dont la défense et l’exposé canonique se trouve au chapitre V, On property, que John Locke consacre à la « propriété » dans le Second Traité du gouvernement civil (1690). qu’un individu puisse être légitimement propriétaire d’un bien ; et si nous imaginions que toute appropriation privée est une expropriation ? Et si nous imaginions qu’il n’y a d’abord de propriété légitime que commune ?

Dans ce cas-là, l’échange apparaît comme une transaction entre voleurs ; et le sens du partage se renverse : un « propriétaire » n’est plus quelqu’un qui « donne » mais celui qui « rend ». Le gâteau en son entier était propriété commune et en le partageant, celui qui se l’était approprié rend à celui qui en était privé sa part légitime. Le partage n’est alors qu’un « revenu » au sens le plus étymologique du terme : ce qui revient. Revenir, c’est rendre au commun.

L’obligation de rendre n’est plus alors une contrainte entre individus mais une obligation sociale : celle de reconnaître à tout individu appartenant à une société sa part de contribution à la véritable richesse. Et nous retrouvons la définition de M. Aglietta : « la vraie richesse des nations est leur capital public, c’est-à-dire le système des biens collectifs de la société qui légitime la dette sociale que chaque membre adulte de la société doit honorer par l’impôt sa vie durant » (5)https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/05/15/michel-aglietta-la-vraie-richesse-des-nations-est-leur-capital-public_6039727_3232.html.

Le commun apparaît alors comme un système de dettes qui relient tous ceux qui appartiennent à ce commun.

Ce que Michel Aglietta écrit à la dimension d’une nation, qu’il serait intéressant d’essayer de la traduire à l’échelle  des « bassins de vie » des MLC. Cela pourrait donner : la vraie richesse d’une association porteuse d’une MLC n’est pas que son fonds de reconversion soit garanti, mais c’est qu’il rende possible tout un système de partage de dettes dont la circulation constitue précisément la vie sociale du bassin de vie.

A une échelle encore plus réduite, celle d’une AMAP par exemple, cette mutualisation des dettes est précisément ce qui crée et magnifie le lien associatif : en cas de gel hivernal par exemple, les amapiens acceptent de se priver de panier tout en continuant pourtant à le payer ; cela crée une dette, qui ne sera jamais remboursée financièrement, mais qui humainement et socialement est féconde. C’est le partage de la dette – et là on est bien loin d’une procédure aussi participative soit-elle – qui concrètement crée l’esprit commun.

Cette différence entre « échanger » et « partager » fait jouer ainsi tout un réseau de termes au radical commun de la « part » : partager, appartenir, participer, répartir…

Mais alors, comment montrer ce tissu de dettes, à la fois matérielles et spirituelles  (au sens de l’esprit d’équipe) ? C’est la fonction du « symbole » (σύμβολον) de spiritualiser le matériel et de matérialiser le spirituel. La fonction de la « monnaie » est donc d’abord de symboliser un réseau de dettes sociales, un réseau d’entraide, de proximité, de convivialité…

En définissant une MLC comme une « monnaie », on s’est alors éloigné d’un argent comme « outil de facilitation «  des échanges, et donc de la fable du troc(6)C’est chez G. Simondon, Du mode d’existence des objets techniques (1958), qu’on peut trouver une différence entre un outil (pour accomplir un geste) et un instrument (pour améliorer la perception)..

Mais si une MLC en tant que « monnaie » est instrument monétaire de partage, que doit-elle ainsi symboliser ?

C’est là qu’une MLC ne peut être une « monnaie » que si elle assume sa « localité » : ce qui doit être symbolisé dans une MLC, c’est là où ont lieu ces partages.

Je crois que nous mettons là le doigt sur ce qui peut en grande partie expliquer les échecs et les réussites des MLC : leur appartenance à un « lieu ».

  • Si succès de l’Eusko il doit y avoir, alors chacun doit reconnaître que ce n’est pas un succès économique mais un succès « culturel » : l’Eusko est le symbole d’une identité basque.
  • Si échec il y a de beaucoup de projets de MLC, c’est précisément qu’ils ont été conçu par leur porteurs comme un parachutage sur un « lieu ».

Un territoire est un « lieu commun » à condition qu’il prenne « soin » de ses contributeurs : autrement dit, pour « prendre soin », il faut commencer par faire l’inventaire des « be-soins » locaux. Ce n’est pas un projet de MLC qui va « fédérer l’existant » des alternatives sur un territoire donné. C’est l’inverse : si un territoire repère un besoin insatisfait dont un élément de solution est une MLC alors les membres de l’association de la MLC cesseront de se définir comme des « porteurs » projets et ils se redéfiniront comme des « portés » par un projet monétaire.

  • En 1932, ce dont avaient besoin les habitants de Wörgl, ce n’était pas de « jouer au monopoly éthique » mais de relancer une usine, de construire un pont et des bâtiments, de rendre attrayantes les rues de la ville… C’est ainsi que le Wörgl fut une monnaie de production.
  • En 1956, ce dont avaient besoin les habitants de Lignières-en Berry, ce n’était pas de fabriquer une oasis d’alternatives, mais de relancer les échanges commerçants au cœur d’une ville qui était en train de se vider… C’est ainsi que la Lignière fut une monnaie de consommation.
  • En 1998, dix-sept après avoir créé une association de quartier, les habitants de Palmeiras se demandaient : « pourquoi sommes-nous pauvres ? ». Ce n’était pas tant parce qu’ils étaient pauvres que parce qu’ils achetaient en dehors du quartier. La création de Banco Palmas permit de créer un marché solidaire et alternatif entre les familles : « Au-delà d’une institution traditionnelle de micro-finance, cette banque communautaire vise le développement du quartier comme un tout et non celui d’individus isolés »(7)João Joaquim DE MELO NETO SEGUNDO, « Banco Palmas ou les richesses d’une favela », Revue Projet, 2011/5 (n° 324 – 325), p. 114-117. https://www.cairn.info/revue-projet-2011-5-page-114.htm.
  • Aujourd’hui, le renouveau de la MLC pionnière en France (2010), Les Abeilles de Villeneuve-sur-Lot, repose sur sa relocalisation sur le projet Tera.

Notes et Références

Notes et Références
1 Et c’est ainsi que même la philosophie comme « manière de vivre » (Pierre Hadot) peut être une « production de concepts » (Gilles Deleuze).
2 Pour un CR de lecture : https://decroissances.ouvaton.org/2010/04/06/la-monnaie-moyen-dechangemoyen-de-paiement/.
3 https://decroissances.ouvaton.org/2011/02/10/reussir-la-mesure/.
4 Dont la défense et l’exposé canonique se trouve au chapitre V, On property, que John Locke consacre à la « propriété » dans le Second Traité du gouvernement civil (1690).
5 https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/05/15/michel-aglietta-la-vraie-richesse-des-nations-est-leur-capital-public_6039727_3232.html
6 C’est chez G. Simondon, Du mode d’existence des objets techniques (1958), qu’on peut trouver une différence entre un outil (pour accomplir un geste) et un instrument (pour améliorer la perception).
7 João Joaquim DE MELO NETO SEGUNDO, « Banco Palmas ou les richesses d’une favela », Revue Projet, 2011/5 (n° 324 – 325), p. 114-117. https://www.cairn.info/revue-projet-2011-5-page-114.htm

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