S’il est acquis que nos monnaies se sont associées autour d’un Manifeste, d’une Charte (Roue des valeurs), de critères de fonctionnement et d’un Règlement d’usage de marque, pour constituer le Réseau des MLCC®, il apparaît aujourd’hui nécessaire de réinterroger les notions qui constituent le cœur de ce réseau.

Aussi vifs que puissent être les débats et aussi marqués que soient les clivages entre les économistes en ce qui concerne la monnaie, ceux-ci n’ont pas le monopole des idées sur cet objet.

Parce que la monnaie n’est pas qu’un dispositif technique, une simple fonction « d’utilité » pour opérer des transactions, parce qu’elle est également un bien historique, social et politique, elle intéresse aussi bien les historiens et les juristes, que les philosophes, les sociologues, les psychologues…

…et nécessairement, les citoyens.

Ainsi, se pose la question : comment peut résonner la notion de monnaie, quand on appartient à une Monnaie Locale Complémentaire Citoyenne ?

Préambule

La monnaie est un objet éminemment politique.

Son fonctionnement est la manifestation d’une souveraineté publique d’un pouvoir.

Elle constitue depuis toujours un emblème des États, des républiques, un symbole de souveraineté, auquel le peuple s’attache et s’identifie.

Elle exprime l’appartenance sociale à une communauté humaine, un collectif, une identité dans lesquels on aime à se reconnaître. Cette identification fonde l’adhésion de la communauté et la confiance dont la monnaie a besoin pour exister.

Tous les souverains, toutes les républiques ont marqué la monnaie de leur sceau pour, à la fois, en faire le symbole de leur puissance et apporter leur puissance en gage de la valeur de la monnaie.

Toute crise de la monnaie est aussi, surtout (?), une crise politique (c’est d’ailleurs la principale raison pour laquelle le passage à la monnaie unique, l’euro – cette monnaie sans État – a été plus difficile sur un plan politique et symbolique, que sur le plan strictement économique).

La monnaie est un objet éminemment social.

Parce qu’elle ne peut remplir ses fonctions que si elle fait l’objet d’un consensus, parce que son usage dépend de l’adhésion de tous et de la confiance que lui portent ses utilisateurs dans la préservation de sa valeur et de ses fonctions, la monnaie est porteuse de lien social.

Elle est en effet une créance sur ceux qui l’émettent (banques et banque centrale). Elle suppose donc que ceux-ci bénéficient de la confiance des utilisateurs. L’acceptation de faire circuler cette dette constitue un élément fort de l’unité d’une société.

La monnaie vue par les économistes

La littérature sur le thème de la monnaie est inépuisable mais, pour faire simple, on peut dire que pour les économistes, la monnaie n’est monnaie, que si tout le monde s’accorde à considérer que cela en est.

De même, c’est un bien public, d’utilité publique même, dans la mesure où sa disponibilité, sa circulation et la préservation de sa valeur sont indispensables au bon fonctionnement des échanges et, donc, à celui de l’économie dans son ensemble.

Toujours selon eux, c’est un bien « exclusif et rival », dans la mesure où ce que j’ai en poche ou sur mon compte bancaire m’appartiennent exclusivement et privent les autres de son usage.

Mais c’est aussi un bien « réseau », dont l’usage dépend de celui qu’en font tous les autres.

Plus il y a d’utilisateurs dans le « club » des usagers de la monnaie, plus sa reconnaissance et son acceptation progressent, et au mieux elle remplit ses fonctions.

La plupart des économistes attribuent trois fonctions à la monnaie :

La monnaie unité de compte

L’existence d’une unité de compte au sein de l’économie facilite grandement le calcul des individus dans l’échange. En tant qu’étalon de valeur, elle sert à exprimer le prix de tous les autres biens.

C’est une facilité de calcul, une simplification technique au service du développement de l’économie d’échange mais, puisqu’elle résulte d’un choix collectif, c’est aussi un rapport social.

La monnaie réserve de valeur

La monnaie est une réserve de valeur, bien qu’elle ne soit pas nécessairement la meilleure façon de conserver sa richesse.

En tant que réserve de valeur, la monnaie peut être conservée pour «motif de précaution », mais aussi pour « motif de spéculation », c ‘est à dire avec recherche d’accumulation, de thésaurisation.

La quantité d’argent détenue se trouve alors retirée du circuit économique.

La monnaie intermédiaire dans les échanges

On ne fera pas l’inventaire des différentes formes qu’a pu prendre l’outil monétaire, mais on peut citer la monnaie métallique (les pièces), la monnaie papier (les billets), la monnaie scripturale (comptes bancaires), ou leurs alternatives comme la monnaie-marchandise, les SELs, la monnaie-temps, les barters et, bien sûr, les monnaies locales.

L’échange est conceptuellement possible sans monnaie. Mais présenter le troc comme la forme primitive de l’économie d’échange, est une caricature (1)Avant la monnaie, il y aurait eu le troc. Si cette phrase, maintes fois entendues se révèle un mythe, elle est loin d’être anodine. Ce mythe est l’élément clef des économistes classiques pour fonder leur théorie de la valeur. Notre conception moderne de valeur de la monnaie en découle directement : https://www.franceculture.fr/emissions/entendez-vous-leco/entendez-vous-leco-emission-du-lundi-29-avril-2019..

Bien qu’ils s’en défendent, les SELS, eux aussi, en mettant en place un différé dans temps, ont créé des monnaies : « Piafs », « Grains de sable », « Zeste », ou autres.

La monnaie est indiscutablement venue faciliter l’échange en permettant un différé des transactions dans le temps.

Observations citoyennes

Mais si, comme nous l’avons évoqué, la monnaie présente un certain nombre d’avantages, essentiellement techniques et pratiques, il n’est pas besoin d’être grand clerc pour voir autour de nous ses graves insuffisances et les ravages qu’elle peut provoquer.

Au niveau des États, la tendance hégémonique, nationaliste, voire impérialiste et normalisatrice de la monnaie n’est plus à démontrer. L’Allemagne faisait la loi sur l’Europe avec le Mark, elle la fait toujours avec l’Euro. La Grèce a été mise à genoux et sa volonté démocratique bafouée, en 2015, par le biais de la monnaie et de la dette.

Les États-Unis ont longtemps tenu l’économie de la planète par la toute puissance de leur dollar.

Aujourd’hui, la Chine veut les supplanter avec son Yuan et tient, à son tour, de plus en plus de pays sous sa dépendance.

D’une manière générale, on est bien obligé de constater la tendance forte de l’accaparement, de l’accumulation, l’assèchement, voire la confiscation de la monnaie (par la thésaurisation, mais pas seulement), au profit d’intérêts privés et au détriment de la collectivité. C’est en particulier le « motif de spéculation » (98 % des flux financiers mondiaux) dont nous avons parlé plus haut.

Chacun peut constater que, sous prétexte d’une neutralité totalement factice, la monnaie est intimement liée à la recherche de la croissance et du profit et vient prioritairement au soutien des comportements les plus nocifs pour la planète et la collectivité humaine. On peut même dire que, par ses orientations, elle entretient pauvreté et chômage.

Naissance des premières Monnaies Locales Complémentaires

Certains auteurs interprètent l’émergence des monnaies locales comme une réaction de défiance de la population, ou d’une partie de ses membres, envers la monnaie officielle, à laquelle elle ne parvient plus à s’identifier. D’où la recherche de de formes monétaires alternatives à celle incarnée par la monnaie officielle.

Quelle perspicacité ! Évidemment, que les ravages des politiques monétaires entament la confiance collective.

La population sait bien que, par la place qu’elle occupe dans les champs politiques, économiques, sociaux, dans le domaine symbolique ou même imaginaire, la monnaie a forcément un grand retentissement sur les rapports humains.

A partir de tous ces constats est née en France, dans nombre de groupes associatifs et citoyens, la volonté de se réapproprier l’usage de l’outil monétaire pour le réorienter à des fins sociales, solidaires, écologiques, culturelles…

L’enthousiasme, l’imagination, la vitalité de ces collectifs a permis de voir fleurir nombre de projets de monnaies locales dans tout le pays, y compris l’Outremer.

Mais, ne nous trompons pas, pour réussir, la phase de construction d’une monnaie est longue.

Avant de se lancer, elle doit prendre tout le temps nécessaire aux débats et à la réflexion ; parfois c’est trois ans ou plus avant la mise en circulation effective de la monnaie.

Ces groupes citoyens initiateurs ont, d’entrée de jeu, organisé de larges débats pour définir le cadre de l’outil « monnaie locale » et son mode de pilotage.

Cela a débouché sur la mise en place de chartes de fonctionnement dont on retrouve les grands principes un peu partout.

Selon les sensibilités et les réalités spécifiques des territoires, chaque projet de monnaie a mis l’accent sur une ou plusieurs lignes de force :

  • mettre en réseau citoyens et acteurs socio-économiques, éthiques et conscients
  • développer et relocaliser les échanges sur les territoires, ainsi que les circuits courts
  • orienter vers les produits bio et éthiques
  • favoriser les liens sociaux
  • travailler avec les maisons de chômeurs et les épiceries solidaires
  • soutenir la culture
  • nouer des partenariats équilibrés (associations, transition, décroissance, collectivités…)
  • participer à éducation populaire (revisiter les concepts de monnaie, de revenu, de consom-mation, de croissance, etc …)

Une fois démarrés, la très grande majorité des projets a rapidement identifié des obstacles majeurs :

  • le manque d’adhésion et d’implication pour donner une vraie dimension citoyenne au projet ; pour y répondre, le lien social est apparu encore plus déterminant que la communication ;
  • le manque de circulation de la monnaie à laquelle la « fonte » constitue une très bonne parade ;
  • la nécessaire fermeture de la boucle des échanges, et là, la « reconversion » représente une aide déterminante.

Grâce au partage et la mutualisation l’ensemble des collectifs de monnaies locales ont rapidement eu accès à des procédures de fonctionnement administratif efficaces.

C’est d’ailleurs cette mise en commun, dès le départ, des valeurs partagées, des connaissances et des pratiques, qui a jeté les bases informelles de ce qui allait devenir le collectif structuré qu’est devenu le Réseau des MLCC®.

Dans le tourbillon des Monnaies Locales Complémentaires

Ce n’est pas rien, que de prétendre se confronter à ce symbole, ce totem, qu’est la monnaie.

Pourtant, c’est sans complexe, avec une volonté farouche de réinterroger l’existant, de rechercher des voies possibles pour palier aux insuffisances de la monnaie officielle, que les collectifs à l’origine des premières monnaies locales en France, se sont lancés.

Il ne faut pas nier le caractère transgressif, voire subversif, en tous cas très politique (au sens noble) dont ont fait montre ces précurseurs, et cet état d’esprit doit se perpétuer.

Mais Vishnou ne va pas sans Shiva et les défauts, qui minent souvent les meilleurs projets, n’ont pas tardé à chercher à se faufiler par les interstices.

Ainsi, certaines monnaies ont oublié qu’une monnaie locale n’est qu’un levier, un outil, pour développer une action, que ce n’est pas une fin en soi.

D’autres se sont lancées dans la course à la croissance, la course aux subventions, à la recherche de reconnaissance individuelle ou officielle.

On a vu resurgir la classique compétition de cour de récréation : celui qui a la plus grosse.

Pour ce qui est du territoire, la question du périmètre n’a pas tardé, non plus, à surgir, avec les problématiques qui y sont attachées (on y reviendra, dans un article dédié, sur ce site).

Un certain nombre, sous prétexte de développement, d’efficacité, se sont jetées à corps perdu dans la numérisation et la dématérialisation de leur monnaie.

Bien sûr, elles sont totalement dans l’air du temps, puisque les pouvoirs publics, sous la pression des banques, travaillent à la diminution de la monnaie fiduciaire (pièces et billets), au profit de la monnaie scripturale (surtout cartes bancaires et virements).

Mais force est de constater que cela ne répond pas au manque de bénévoles des équipes, ni au défaut d’adhésion au projet, tout en amenant à sacrifier, quasi totalement, la notion de lien, qui est pourtant au cœur de ce genre de projet.

Eh oui, le lien est quelque chose de complexe, de long à construire. Mais, peut-on impunément sacrifier le lien, dans la recherche obsessionnelle de la vitesse ?

Ici ou là, on entend parler de « professionnalisation », sûrement sans bien mesurer toutes les contradictions, les paradoxes, les pièges, les implications pour des mouvements citoyens comme les nôtres, de basculer dans la logique d’entreprise.

Dans le même ordre d’idée, a surgi le terme de « simplification ».

En terme de « simplification », le système bancaire a déjà tout inventé. Malheureusement et sans grande surprise, les premières « simplifications », pour les monnaies locales qui s’y sont adonnées, consistaient à mettre au placard à peu près tout ce qui fait d’elles des outils de transition alternatifs, des leviers ambitieux dans la transformation des états d’esprits comme des territoires.

On peut parler de l’abandon des marqueurs que sont les principes de la « fonte » et de la « reconversion ». Mais, la dénaturation du projet s’est accompagné aussi, bien souvent, de l’abandon de nombre d’objectifs des chartes originelles.

Pour être un peu taquin, on peut se demander si la course à la simplification amènera certains projets jusqu’à la « monnaie locale sans contact » ?

Enfin, il nous faut évoquer les rapports avec les collectivités territoriales.

Certains partenariats se passent plutôt bien, avec un accompagnement du projet par la collectivité.

Mais parfois, l’attitude de la collectivité se fait plus agressive. On se souvient du passage en force d’Hervé Morin en Normandie, avec son projet de monnaie régionale, le Rollon.

Seul, Le Grain a eu le front de résister, mais deux autre monnaies ont accepté de passer sous les fourches caudines de l’élu, et pour quel résultat ? Quelques subventions ? Un ou deux emplois ?

Là encore, la contrepartie a été l’abandon de tout ce qui fait la richesse et le caractère alternatif de ces monnaies, jusqu’à aboutir à leur absorption, dans un Rollon, lui aussi en panne.

MLCC : pour une réappropriation citoyenne de la monnaie

Bien sûr qu’il n’y a rien de plus intéressant pour des collectifs associatifs que de partager, de mettre en commun, d’échanger, d’avancer ensemble.

Mais, dans le cas du Réseau des MLCC, il ne faut surtout pas perdre de vue que ce rassemblement n’est pas qu’une « boîte à outils ».

Il s’est d’abord et principalement rassemblé autour de valeurs communes.

Jusqu’à il y a peu, un ou deux clics distraits sur un site internet, et n’importe quel projet de monnaie se voyait automatiquement acquérir le statut de MLCC.

Pas de problème quand les nouveaux venus ont adhéré avec honnêteté, ont adopté sincèrement et loyalement les principes qu’ils ont signés.

Rien ne va plus quand, amenée dans les valises de 2 ou 3 monnaies, la « start-up nation » monétaire déboule dans le réseau, avec ses « managers », ses équipes salariées du business ESS, ses cabinets d’études rémunérés, son « prêt à penser », ses modes de « gouvernance », une bonne dose de suffisance et, bien sûr, sa stratégie à peine dissimulée du « pousse-toi de là que je m’y mette ».

Pas étonnant que depuis plusieurs Rencontres nationales, en particulier depuis les 11èmes Rencontres de Bidart, ont ait eu le sentiment que les unes et les autres ne parlaient plus le même langage.

Alors oui, il a fallu mettre un terme à la cacophonie. Plusieurs fois reportée, la clarification s’est imposée à tou-te-s. Onze ans après ses débuts, et poussé par la nécessité, notre réseau a du aller au bout d’une structuration aboutie et s’est recentré autour de ses fondamentaux, de ses valeurs.

L’Association MLCC et ses Ami-e-s a été créée et l’adhésion ouverte sur des bases bien définies.

La marque MLCC®, a été enregistrée à l’INPI avec son règlement d’usage, ce qui permet à tout un chacun d’y voir plus clair, de savoir précisément quels sont les critères d’adhésion, quel est le cadre des valeurs partagées et quels sont les objectifs communs.

Cette indispensable refondation effectuée, nous pouvons maintenant nous tourner vers l’avenir avec confiance et sérénité.

Le Réseau des MLCC® est aujourd’hui à même d’appuyer efficacement les groupes de Monnaies Locales Complémentaires Citoyennes et de relancer, collectivement, le long travail engagé pour une réappropriation citoyenne de la monnaie.

Notes et Références

Notes et Références
1 Avant la monnaie, il y aurait eu le troc. Si cette phrase, maintes fois entendues se révèle un mythe, elle est loin d’être anodine. Ce mythe est l’élément clef des économistes classiques pour fonder leur théorie de la valeur. Notre conception moderne de valeur de la monnaie en découle directement : https://www.franceculture.fr/emissions/entendez-vous-leco/entendez-vous-leco-emission-du-lundi-29-avril-2019.

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